Le poste de police se trouve en bordure d’un parc

Ce témoignage se trouve repris, en quasi-intégralité, dans le livre « Elles se manifestent. Viol, 100 femmes témoignent », préfacé par Clémentine Autain.

Le poste de police se trouve en bordure d’un parc. Enfin, disons, le service des faits de mœurs. Le Service jeunesse et famille de la zone de Police de Bruxelles-Ouest. Tout un programme. On est le 10 septembre 2012, vers 10h30. Le PV indiquera 10h47. Je rentre, fébrile, puissante, consciente de vivre des instants d’une intensité extrême. J’explique l’objet de ma visite à l’officier qui se présente à moi: « je viens porter plainte pour maltraitance durant ma jeunesse ». Maltraitance. Il n’est pas question de révéler la véritable nature des faits au premier abord. On me dit de patienter. Je patiente, fébrile, puissante, consciente de vivre des instants d’une intensité extrême.

Un autre officier vient me chercher et nous pénétrons dans un bureau qu’occupe également l’un de ses collègues. Mon interlocuteur prend place et je m’assieds en face. Les yeux bougons plantés sur son écran d’ordinateur, il me lance: « vous avez parlé de maltraitance, mais ici ce sont les faits de mœurs! » Je saisis la balle au bond: « c’est bien de ça qu’il s’agit: d’abus sexuels, je ne voulais pas l’annoncer à l’accueil, mais c’est pour ça que je porte plainte ». Le commissaire se tourne vers moi, me regarde, hausse la voix pour m’adresser sa réplique sans détours, sur un ton d’un naturel déconcertant: « vous avez été abusée sexuellement ??? ». Son collègue est toujours dans le bureau. Je ressens la honte en moi, mais ne la laisse pas s’incruster. J’emprunte un ton similaire au sien et lui réponds du tac au tac: « Oui! ». Ensuite, l’émotion vient. Il le voit, s’adoucit et m’invite à le suivre dans une pièce plus appropriée. Lui baigne dans ce genre d’affaires à longueur de journée, me dit-il, et moi, je l’ai vécu…En parler revêt encore et toujours le goût du tabou. « Normal », c’est moi qui ai honte.

Sa question a fait écho à l’ambiguïté qui est mienne: tiraillée entre ce désir de parler, que la vérité soit dite et le sentiment de honte qui colle au corps. La honte doit changer de camp. Et en filigrane d’apparaître pour la énième fois dans ma tête cette interrogation fondamentale: sont-ils assez formés pour entendre cette parole ? Ensuite, l’entretien se passe bien. Il m’écoute avec bienveillance, je ressens l’empathie qui l’anime, la reconnaissance qu’il manifeste. Deux de ses réactions en sont pour moi le symbole: « pourquoi vous mentiriez ? » et, à l’évocation de mon histoire familiale: « c’est lourd ! ». Oui c’est lourd. Violée enfant par mon géniteur (« papa », ni même « père » ne sont des mots qui conviennent pour le qualifier), complètement coupée de moi, de mes émotions, sensations, de mon corps pendant vingt-cinq ans. Résultat: une enfant brisée qui s’est construite sur de fausses bases pour survivre à l’innommable, qui a grandi dans une ambiance exécrable de violence, pour, à trente ans, commencer à déconstruire cette pseudo-vie de survivance, et enfin apprendre à vraiment vivre.

Vivre avec. J’ai trente-sept ans. Un pas après l’autre. Un jour après l’autre. Je suis une parmi tant d’autres. Les détails des abus sont difficiles à sortir. J’ai peur qu’ils restent calés. Mais ça sort. On dirait que j’expulse un énorme amas de déchets du fond de ma gorge. Au mur, je vois une carte postale du film « Polisse », de Maïwenn. Je me demande quand j’arriverai à le voir. Pendant que je parle, je regarde souvent par la fenêtre. La nature m’apaise. Et puis surtout, la scène que je découvre m’apparaît irréelle: un ado occupé à son entraînement de boxe. Il boxe. Boxe contre les « pattes d’ours » – ces accessoires pour s’entraîner – que porte aux mains son entraîneur. Je le regarde plusieurs fois, je me dis qu’il n’y a décidément pas de hasard, il devait être là ce jour-là, à ce moment-là: le voir frapper avec hargne, la ressentir, me permet de rester connectée à ma colère à moi. Celle qui a longtemps été refoulée. Ce sentiment interdit caché sous des dizaines de couches de honte et de culpabilité. Ce sentiment qui me fait penser « oui, c’est juste, tu as raison d’être ici, tu as raison de parler ».

Il y a prescription des faits – quelle aberration, l’imprescriptibilité est de mise pour les crimes sexuels commis contre les enfants -, mais j’ai porté plainte. En sortant du commissariat, je me sens libérée. L’impression d’être quand-même un peu reconnue par les institutions – alors que je n’y croyais plus. Que ne soient plus jamais tabous le viol, le viol d’enfant et ce tabou des tabous qu’est l’inceste.

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