J’ai longtemps cru.

J’ai longtemps cru, au fil de cette reconstruction dont les pages se tournent et s’écrivent d’année en année – neuf, déjà -, ardues, pénibles, âpres au quotidien, dit avec le recul; succédant à d’autres années consacrées à commencer (est-ce jamais fini ?) patiemment à déconstruire ces fausses bases érigées dans le déni…

J’ai longtemps cru que la part blessée qui s’agitait à l’intérieur de moi, ce petit animal sauvage autrefois sollicité in extremis pour sauver sa (ma) peau, j’ai longtemps cru qu’il allait disparaître.
A force d’efforts réparateurs, oui c’était sûr, un jour, il allait tout simplement finir par s’apaiser. Je le voyais se métamorphoser, ni plus ni moins, en bouddha méditant, empli de zenitude, serein, en paix.
Evidemment.
Il ne pouvait en être autrement.
Je le désirais ardemment, j’y travaillais énergiquement, on me le souhaitait régulièrement.
Légitime.
Aujourd’hui, je me dis qu’il n’en est rien. Et je me sens bien apaisée d’en avoir conscience. Aujourd’hui, je crois que ce petit animal sauvage sera toujours là. Il fut attaqué un jour dans sa chair, se défendit bec et ongles, il fut réveillé, douloureusement agressé, c’est un fait.
Ce qui est en train de se produire, c’est un accueil. Un accueil inconditionnel de son être, de l’endroit où il s’est tapi. Et de cette manière, dans sa tanière, je l’atteins, l’apprivoise un tant soit peu, lui donne confiance. Il sait, à présent, que je l’accepte pour ce qu’il est. Et qu’il a le temps d’intégrer cet accueil. Ce petit animal sauvage (cette petite fille de…deux ou trois ans), je ne le traque plus, je n’en ai plus honte. Ce sont mes exigences à son égard qui ne cessaient de l’exacerber, de l’exaspérer.
Je le laisse souffler.
Et c’est vital.
C’est lui, c’est elle, en fait, mon souffle vital. Ma pulsion de vie. A laquelle il s’est agrippé, qui ne l’a pas lâché.
Et je murmure à l’oreille de cette petite fille à peine née, devenue animal sauvage par la folie et la perversité d’un homme, l’inconscience de son entourage, qu’elle m’a bien aidée. Je la remercie tendrement de m’avoir sauvée. Je lui assure qu’elle a sa place, quoi qu’il se passe. Même s’il y a bien d’autres parts de moi qui ont émergé, grandi, se sont amplifiées, elles ne prennent pas son espace, et ne vont jamais l’étouffer.
Je me dis que, jusqu’à la fin de ma vie, il y en aura encore de ces moments où ce petit animal d’un coup se réveillera. Plus ou moins souvent, je ne sais pas. Je continuerai, en tout cas, de l’écouter, lui offrirai, c’est sûr, un endroit et un temps où s’exprimer.
C’est une réalité.
Qui sait ce que j’en dirai dans un mois, cinq ans, dix ans, peu importe car le 10 mai 2014, ce sont les mots qui traduisent mes émotions, et que j’ai besoin de poser, partager.
Je respire. Elle aussi.
2013-06-08-917
Photo: dessin d’enfant – exposition des ateliers du centre culturel de Jette, 1090 Bruxelles; juin 2013. ©Alexandra Coenraets