Le corps VI – Etre libre et jouir.

18146663-happy-jumping-woman-with-transparent-spring-elements-eps10-file-version-this-illustration-contains-tUn corps-à-corps avec mon corps. Accords et désaccords. Oh que j’aime par moments ce tête-à-tête au contact de ma peau, la mienne, qui pourtant à d’autres me condamne à souffrir, à ressentir l’insupportable torture du corps violé, du corps volé.

Inlassables répétitions, infinies reprises de l’original, contraintes à le revisiter sans fin. Tourné à l’aube, dans l’enfance, à mon insu, le film qui a déterminé ma vie et me fait voir ses choses en négatif, en noir et blanc. Parfois si noirs, plus noirs que noirs, ces négatifs m’ont nié l’âme, le coeur, le sexe.

Je suis heureuse que le procès Carlton ait mis en lumière le témoignage de ces femmes, ait montré leur enfer, l’au-delà des apparences, la fin du mythe des putes heureuses. La plupart ne le sont pas, elles sont niées elles aussi, souvent déjà maltraitées dans leur passé, elles aussi.

Je connais si bien cette dissociation du corps et de l’esprit qui permet d’exécuter tout ce qu’on veut mécaniquement, n’importe quel acte sans le ressentir. Dissociation, mécanisme de survie. Qu’il m’est pénible d’écrire ces mots, et je n’en trouve guère d’autres pour exprimer l’horreur absolue dans laquelle nous plonge ce phénomène. Morte à l’intérieur. Morte à la vie, morte à ce qu’il y a de plus beau en soi.

J’en sors depuis un bon moment – mais on ne guérit pas instantanément d’un massacre à ce point efficace – et ressentir alors devient douloureux. Ce n’est pas normal que ce soit si douloureux. Douleur du corps qui se remet à respirer exactement à l’endroit où il s’était arrêté. Il ressent l’intrusion comme si elle venait d’avoir lieu une minute avant. Il rejoue le film et je me noie dedans. Dans ces instants-là, je me dis que rien n’avance, que tout n’est qu’éternel recommencement. Mémoire traumatique sans cesse ressurgie. Mais en réalité, le film est chaque fois rejoué quelque peu différemment. Car la conscience est là et permet d’ajuster, d’apprivoiser certains détails qui ne l’étaient pas encore. Une couche de saleté enlevée par ci, une douceur apposée par là, une sensation émerge tout d’un coup, ancrée dans l’agréable et non plus le dégoût. Un cri retenu enfin poussé- innombrables, ils furent innombrables, tout au long de ces années, tant de cris poussés à se trancher la gorge, mes mâchoires figées apprennent lentement à se desserrer; une honte supplémentaire exprimée, expulsée, un jugement sur soi banni et remplacé par plusieurs gorgées de fierté.

Le film se nettoie progressivement, s’emplit de couleurs, elles jaillissent frénétiques ou s’incrustent par petites touches, et c’est ce qui me fait tenir. Mais sans se leurrer, l’insupportable plane toujours au-dessus de ma tête, c’est un vautour, une épée de Damoclès. Et je crie de rage.

J’ai connu aussi…L’angoisse pendant le sexe. L’angoisse à cause du sexe. L’angoisse se mêle au désir, elle prend le dessus, contamine l’échange sexuel, dès les préliminaires. J’ignorais pourquoi. L’angoisse, je la ressentais, si forte, l’angoisse de mourir et je croyais pouvoir l’enfouir en moi et l’oublier, mais elle se rappelait à mon souvenir, encore et encore, et j’ignorais pourquoi. J’en avais honte, je ne comprenais pas.

Maintenant, je sais.

Maintenant, ce qui compte, c’est mon désir, c’est l’apprivoiser, ressentir l’énergie circuler dans le corps et la laisser faire.

Souffler.

Sentir, sentir et encore sentir. Vibrer.

Maintenant, ce qui compte, c’est mon plaisir, jouir sans honte et je me l’autorise. Après l’orgasme, être bien. Combien de fois ai-je ressenti de la culpabilité, me suis-je vue plongée contre mon gré dans l’impuissance la plus totale ? Chape de plomb. Tant de fois. Ou bien je pleurais. Ou j’avais honte.

Je ne suis pas encore prête à repartager des moments d’intimité. Faire l’amour. Quand je serai prête et à mes conditions. Avec quelqu’un en qui j’ai confiance, et qui me fait vibrer. Vibration réciproque. Cet homme comprendra mes difficultés, il ne peut en être autrement. J’espère qu’il existe 😉 . Je me dis que oui. C’est peut-être mission impossible, mais je veux y croire. Si mon corps reste fort sur la défensive, il est tenace, tient à la vie et progresse bien; il investit le présent, s’y détend un peu plus de jour en jour, je lui donne confiance, tente la tolérance.

Je lui en ai voulu, longtemps.

Je ne veux plus de remarques dénigrantes de la part de mon partenaire, je ne veux plus me sentir jugée, infantilisée, avoir honte, ni me sentir inférieure. Je ne veux plus d’une sexualité calquée sur une norme. Masculine. Je veux que le plaisir féminin ait enfin toute sa place, dans ses subtilités, ses variations, ses possibilités. Je ne veux plus faire semblant pour faire plaisir. Je veux être respectée dans mon rythme et ses cassures.

Je ne serai jamais plus niée.

Je veux pouvoir exprimer mes désirs sans crainte. Sans crainte d’être violée, considérée comme un objet à tout bout de champ, dès que je cligne un oeil. On n’est pas objet sexuel vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce n’est pas comme ça que ça doit être. J’aime ma féminité, je la développe pour mon plaisir, elle me rend puissante, elle me rend sujet, et c’est comme ça que ça doit être.

Je ne veux pas être enchaînée, je veux être libre.

Mais je ne me fais pas d’illusion, c’est et ça restera difficile.

Je suis emplie de la tristesse d’une vie volée, sauvée in extrémis. Ressuscitée, j’oserais dire, par mes soins.

Et j’en veux.

J’en veux terriblement, plus encore qu’à ces deux malades que sont mes géniteurs, à cette société qui ferma et continue de fermer les yeux.

Sur ce tabou toujours vivace. Tabou du viol, tabou du crime d’inceste.

Pourtant, je suis femme et non plus demi, moitié de. Je suis femme complète. Pas besoin d’être en couple ou d’avoir des enfants. C’est peut-être même, j’ose, un empêchement.

Je suis femme complète et me réalise entièrement.

Le reste est un plus.

 

Alexandra Coenraets, février 2015.

 

 

 

 

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4 réflexions sur “Le corps VI – Etre libre et jouir.

  1. Amélie

    Merci, merci d’Etre, merci d’avoir le courage d’etre forte, dans ce processus de soigner tes blessures…. je me suis toujours dis que finalement les expériences sont ce qu’on en fait, et ton cheminement va petit à petit vers la libération, ta foi en la vie et la force feront venir à toi l’homme qui aura le respect et la considération que tu t’autorises et que tu mérites pour glorifier ta magnifiscence de femme .

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