Eve Ensler est « Dans le Corps du Monde ».

dans le corps du mondeEve Ensler n’est plus à présenter. Dramaturge et féministe américaine née en 1953, auteure de la célèbre pièce « Les Monologues du Vagin », elle est également connue pour ses actions contre les violences faites aux femmes dans le monde, et particulièrement en République Démocratique du Congo.

Dans ce livre touchant, elle nous relate son combat pour vaincre le cancer de l’utérus, retrace en parallèle les étapes de sa vie, et raconte son engagement auprès des femmes congolaises massacrées par de multiples viols.

Eve Ensler fut également victime d’abus sexuels dans l’enfance.

L’agresseur: son père.

Tout pour que son parcours inspirant trouve écho en moi comme en de nombreuses femmes, et suscite l’admiration.

2015-03-05-1085Le 5 mars dernier, lors d’une journée de conférences sur l’égalité professionnelle H/F, organisée à Bruxelles par l’association JUMP, j’ai eu l’occasion de voir et d’entendre cette femme forte, très engagée, parler de son travail de militance. Bouillonnante d’énergie et d’émotions, elle est parvenue à nous transmettre facilement sa puissance et sa lumière, captivant une assemblée émue à l’unisson. Emportée par le mouvement, je me suis d’instinct dirigée vers elle après son intervention, je voulais la rencontrer personnellement.

Je l’ai remerciée et lui ai dit spontanément que j’avais été abusée. Je l’ai dit naturellement, sur un ton chaleureux. J’étais dans la gratitude de vivre ce moment.

Avec, sans doute, le sourire aux lèvres: pudeur, protection, un masque, mais aussi la joie ressentie de l’entendre parler avec son coeur pour s’adresser au nôtre, et de me sentir en lien avec elle par le biais de nos vécus. Elle doit avoir l’habitude d’en recevoir, des secrets, des révélations de femmes, mais je ne peux m’empêcher de me demander si elle s’y attendait ou pas. Que je lui confie ça de manière si directe dans un cadre plutôt formel et chic, même si elle a enveloppé celui-ci d’émotions, et l’a décontracté en nous invitant à danser sur l’air de « One Billion Rising », l’opération annuelle dont elle est fondatrice.

« I wanted to thank you for what you are doing…Because, you know, I was abused when I was a little girl. » (Je voulais vous remercier pour ce que vous faites…Parce que, vous savez, j’ai été abusée quand j’étais petite).

C’est à peu près de ce que j’ai dû lui dire. Ce que j’ai pu sortir de moi à ce moment-là. C’était vital pour moi de le dire, je ne sais pas bien expliquer pourquoi: plus qu’être reconnue, le besoin de lien, je crois. Reliée dans ce qui me paraissait vrai.

Ensuite elle m’a prise dans ses bras. Là, c’est moi qui n’avais pas prévu ça. J’étais émue, pas complètement détendue. Juste après, j’ai ajouté:

« But I am ok !! ». Toujours avec un grand sourire.

« I know ! », a-t-elle répliqué, exactement sur la même tonalité.

Même fréquence.

Etions-nous en résonance ? Je le pense.

En tout cas, autant qu’on peut l’être lors d’un bref instant de rencontre, petite bulle d’intimité improvisée dans ce genre de conditions. On n’avait pas beaucoup de temps, d’autres personnes voulaient lui parler, il y avait du monde autour, la musique allait fort. Pas vraiment l’endroit ni le timing propices aux confidences. Je lui ai posé ensuite une question plus générale, avant de terminer l’échange.

Beau souvenir, chargé d’intensité.

J’ai envie de vous partager un extrait de son livre. Des mots qui résonnent fort en moi.

Le corps et encore le corps, mon corps si pénétré de la mémoire traumatique, mon corps qui guérit. Et moi si pressée de sa guérison.

Décalage.

Faire alliance avec lui, avancer au rythme de sa réparation.

Et ce rythme est si différent de l’allure effrénée à laquelle nous entraîne la société.

Je le trouve « lent » souvent…Alors mon corps s’empresse de me faire savoir qu’il déteste ce jugement porté sur lui. Il me met la patience, les sens, les nerfs à rude épreuve, et m’apprend la tolérance. Je suis dans ce temps du corps qui se déploie dans l’air comme le fait un arbre. Le temps de l’ancrage, de la respiration, dans la fluidité de la vie; le temps d’y entrer pleinement pour s’en imprégner, d’accepter la souplesse, celle de se laisser porter par l’instant.

Sacré défi pour ce corps qui sort d’anesthésie, habitué à se rétracter et retenir. Mon corps a été terrorisé et en garde l’empreinte durable. Je sais que j’ai du mal à l’accepter, mais on ne force pas un corps à lâcher prise.

Quel paradoxe.

Mon corps m’oblige à suivre son rythme et à lui laisser prendre le contrôle. C’est à moi de lui faire confiance, de le laisser faire. Travail de Titan, et de Sisyphe, travail de fourmi, progressif, qui amène chaque jour chaque geste à plus de naturel, d’ouverture, de présence.

Je me sens l’arbre que regarde Eve Ensler dans l’extrait ci-dessous. Et je me sens comme elle quand elle l’observe, même si je n’y passe pas des heures. De plus en plus je prête attention à chaque détail, les feuilles qui virevoltent au gré du vent, les bourgeons, les fleurs écloses…Et nous ne faisons plus qu’Un. Je ne peux décrire la joie indicible qui m’envahit à ce moment-là.

Les mots d’Eve Ensler:

Je dois vous faire un aveu: toute ma vie les hôpitaux m’ont fait rêver. Je voulais des linges trempés sur mon front, des bassines, des visages affectueux, bienveillants, penchés au-dessus de moi. L’hôpital a servi de décor à bon nombre de mes rêveries et fantasmes sexuels. Des médecins qui s’occupaient de moi cherchaient à me séduire, incapables de résister à leur attirance pour moi. Des infirmières venaient me prendre la température et se livraient à leur envie de me caresser. Je sais, plein de gens détestent les hôpitaux. Eh bien, pas moi ! Quand mon cerveau est sur le point d’exploser, que je sens que je vais craquer, il suffit que je m’imagine dans cette pièce immaculée, fraîche, éclairée par le soleil, avec un personnel souriant en blouse amidonnée, pour que ça aille mieux. Mes voeux allaient être exaucés.

La nouvelle chambre était exactement comme dans mes rêves. Propre, agréable, intime malgré tous les appareils. Elle comportait un canapé-lit, un coin cuisine et une fenêtre située en face de mon lit. La seule chose que je n’avais pas prévue, c’était l’arbre. J’étais trop faible pour réfléchir, écrire, téléphoner ou même regarder un film. Tout ce que je pouvais faire, c’était contempler cet arbre qui représentait mon unique horizon. Au début, j’ai cru que j’allais devenir folle d’ennui. Mais au bout de quelques jours, j’ai fini par vraiment le voir.

Le jeudi, je méditais sur son écorce. Le vendredi sur ses feuilles vertes qui miroitaient dans la lumière vespérale. Pendant des heures, je m’oubliais, corps et âme. Je devenais l’arbre.

Jusque-là, j’étais un pur produit de l’Amérique où toute valeur réside dans le futur, le rêve, la production. Le présent ne compte pas. Ce qui est n’a aucun prix, seulement ce qui peut être fait ou exploité à partir de ce qui existe déjà. Bien sûr, cela s’appliquait à moi aussi. Je n’avais aucune valeur intrinsèque. Si je ne fournissais aucun effort, aucun travail, si je ne me rendais pas intéressante, si je ne prouvais pas ma valeur, je n’avais aucun droit, aucune raison d’être là. La vie elle-même était sans importance, sauf si elle débouchait sur quelque chose. Si l’arbre ne devenait pas bois, maison, table, quel intérêt avait-il ? Allongée sur mon lit d’hôpital, j’observais l’arbre, j’entrais dans l’arbre, je découvrais la vie inhérente à l’arbre. J’étais en plein éveil. J’ouvrais les yeux tous les matins, impatiente de me concentrer sur l’arbre. Je laissais l’arbre me prendre. Chaque jour, c’était différent, selon le vent, la lumière ou la pluie. L’arbre agissait comme un tonique, une cure, un gourou, un enseignement. (…)

Un thérapeute de groupe m’a expliqué un jour: « Si tu veux comprendre ta relation avec ta mère, observe ta relation aux groupes. » Je lui ai rétorqué: « Observe ta relation à la Terre. » La Terre me terrifiait, je la sentais séparée de moi, radicalement à part, étrangère. Je la désirais tellement que j’ai cessé de la désirer.

Cet arbre devant ma chambre m’a rappelé d’autres arbres, des arbres que j’avais vus sans voir, que j’avais aimés sans aimer: le saule pleureur au bout de l’allée, chez moi, à Scarsdale, se dépouillant en automne de ses feuilles qui formaient un lit scintillant; les pins majestueux en Croatie au bord de la mer, couverts de cigales qui vociféraient à la fin de l’été; l’unique arbre de toute la réserve du Masai Mara au Kenya, cet arbre solitaire sous lequel je me suis assise aux côtés d’une maman masai arborant une multitude de perles qui m’expliquait qu’elle avait refusé l’excision de sa fille tout en me tapotant joyeusement le bras; l’arbre à Kaboul, ou plutôt la souche d’un vieil arbre qui avait été coupé et brûlé par des rebelles, et les pleurs du gardien du parc, un homme âgé, au visage très ridé, évoquant cet arbre centenaire devenu du simple bois pour des barbares durant quelques nuits idiotes.

J’ai connu des journées sans parler en compagnie de mon arbre et de ma chère amie et voisine de Paris, MC, qui a passé quelques jours avec moi à l’hôpital. Cette femme belge est la personne la plus calme que je connaisse. Son silence m’était aussi nouveau que l’arbre. Au début, je l’ai trouvé déconcertant puis, au fil du temps, délicieux. Elle n’exigeait rien de moi, ni explication, ni distraction, ni analyse. Elle ne me demandait rien et n’envahissait pas les limites de ma maladie. J’ai eu une semaine de silence, de présence, d’arbre. Puis j’ai fait un autre scanner. On a décidé de ne toucher à rien en espérant que l’infection finirait par disparaître. Leur approche ici était plus nuancée. Ils ne semblaient pas pressés. (…) Bref, j’ai eu une fête mystique dans une chambre merveilleuse et mon arbre était là. Mon arbre. Ce n’était pas qu’il m’appartenait, non, il ne s’agissait pas de ça. Mais il était devenu mon ami, mon point de connexion et de méditation, ma nouvelle raison de vivre. Je n’écrivais pas, je ne mettais pas en scène, je ne téléphonais pas, je ne m’agitais pas pour que quelque chose se produise. (D’accord, je passais quelques coups de fil en RDC chaque jour.) Je me contentais de l’arbre, de mon amour de la nature, de mon engagement envers le tronc et l’écorce, de ma célébration de la branche, de mon délice extrême face aux douces floraisons blanches de mai qui commençaient à le recouvrir.

pp.102-106, Dans le Corps du Monde, Ensler E., éditions 10/18, 2013, 2014 pour la traduction française.

100_0340Photo: ©Alexandra Coenraets