C’est le pompon

Voici un joli texte signé par l’auteure belge, Elisa Brune, extrait de son recueil Pensées Magiques (une somme de textes pareils à celui-ci, alliant sens et légèreté, et tous plus savoureux les uns que les autres). J’ai eu du mal à choisir celui que j’avais envie de partager et finalement, j’ai opté pour le pompon. Prises de conscience pour certains, piqûres de rappel pour d’autres, ces brèves histoires où s’entremêlent poésie et fantaisie, deux ingrédients indispensables et d’ailleurs inhérents à la vie, délivrent leur message en faisant du bien. Des mots qui se lisent avec plaisir, et que je vous laisse à présent découvrir.

C’est le pompon

Gamine, j’allais parfois faire un tour de manège sur des chevaux en bois, dans une foire de quartier. Ma mère me payait un billet et j’enfourchais le cheval de mon choix. Occasionnellement, il m’arrivait de décrocher le pompon que le propriétaire agitait pour exciter les enfants, et qui donnait droit à un tour gratuit. Quand ce deuxième tour commençait, c’était un monde de différence. Même manège, mêmes chevaux et même rue, mais il y avait quelque chose de radieux dans l’air. Je n’étais pas là parce qu’on avait décidé de prendre un billet. Ma présence n’était pas projetée, voulue et calculée. C’était un cadeau tombé du ciel, un miracle, totalement imprévisible, et d’autant plus intense, qui me plongeait dans l’ivresse. Soudain, je ne voyais plus passer le temps. Alors que les tours précédents étaient strictement réglementaires, ceux-ci échappaient à toute comptabilité.

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(c) Alexandra Coenraets

La vie me fait parfois cet effet-là. Quand je tombe sur un ami dans la rue, quand je reçois un compliment d’un inconnu, quand un spectacle m’émerveille, quand le soleil apparaît entre les nuages. Souvent des incursions de hasard ou d’inattendu. Des choses qui arrivent sans s’annoncer. Cela recrée l’illimité d’un tour de manège que je n’ai pas demandé.

A d’autres moments, il est difficile de garder cette sorte d’état d’apesanteur. Avant de comprendre comment, on se retrouve emberlificoté dans un tissu d’obligations, de contraintes horaires, de plans de carrière et d’options de remboursement. L’horizon tout à coup rétrécit, comme le temps associé à un billet qu’on a payé. Tout devient programmé. Or tout ce qui peut se prévoir est vécu par avance et ne l’est donc plus dans le moment où cela arrive – on est déjà ailleurs.

C’est la manie de trop décider sa vie, souvent, qui la vide de sa substance. Non seulement on décide d’aller au manège, mais on sait déjà quel jour et à quelle heure. Les décisions, je les aime beaucoup parce qu’elles activent le sentiment de puissance, mais je préfère qu’elles ne concernent qu’un petit laps de temps, une journée, une semaine, maximum un mois. L’idéal, pour allier le sentiment de puissance et l’ivresse de la surprise, c’est d’attraper chaque décision comme j’attrapais le pompon et de pouvoir me dire: mince, celle-là je ne l’avais pas vue venir ! Repeindre le salon le jour même. M’acheter un bouquet de fleurs. Téléphoner à quelqu’un que j’admire. Sortir alors que je voulais travailler. Travailler alors que je voulais sortir. Lâcher tout sans prévenir pour méditer en tailleur.

Je lance un nouveau culte: celui des décisions imprévisibles. Demain devient tout à coup bigrement excitant. Et aujourd’hui, déjà…pensées magiques

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