Lettre à Vous, mes enfants

A Vous, mes enfants,

C’est difficile d’écrire cette lettre.

C’est difficile d’écrire à des êtres invisibles, fantasmés. Je n’ai pas été jusqu’à imaginer vos prénoms. Impossible de me projeter. Vous me semblez tellement inaccessibles. Loin. Des ombres si absentes. Et si présentes pourtant. J’en vois deux (j’ai toujours voulu être la mère de deux enfants). On dirait que vous êtes en permanence là, avec moi.

En moi.

Impalpables.

Des anges gardiens ? Je ne sais pas. Ce n’est pas votre rôle de veiller sur moi. Ça aurait dû être le mien de veiller sur vous.

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Depuis des années, vous me hantez. Et pourtant, vous n’êtes pas là. Non vous n’êtes pas nés par mes entrailles, je n’ai pas entendu votre premier cri de vie. Ni les suivants. Pas de nuits blanches des premiers mois.

Je n’ai pas vu vos premiers sourires, vos premiers pas, etc. Vos deuxièmes et vos troisièmes non plus d’ailleurs. Je ne peux pas vous toucher, vous prendre dans mes bras, vous observer, débordants de vie, à la vivre vraiment cette vie, à les ressentir, ces torrents d’émotions et de sensations. A les partager ensemble. Vous voir courir les cheveux au vent, jouer, découvrir le monde de votre innocence si enfantine, si rafraîchissante. Je ne peux pas vous voir expérimenter, déployer votre créativité, faire épanouir vos talents, et aussi…faire des bêtises, comme on dit. Je ne peux pas m’inquiéter pour vous, ni être fière de vous, ni être en colère contre vous…Etc. Oh, en colère, je l’ai parfois été…je me suis retenue de vous hurler « mais où êtes-vous, bon sang ?? Pourquoi ne se rencontre-t-on pas ? ».

Cri sans réponse.

Votre absence fait mal.

Je n’ai pas non plus l’occasion de recevoir votre amour pour moi. J’ai rajouté cette phrase après avoir tout écrit. Sans doute parce que c’est difficile. Vous donner, oui, mais recevoir…Un enfant aime inconditionnellement. Recevoir cet amour, voilà quelque chose qui n’est et n’aurait pas été simple. Cela touche également à la question des frontières. Mettre ses limites. Les miennes ont été enfreintes très tôt. Voilà pourquoi j’ai été, pendant longtemps, mal à l’aise avec les jeunes enfants. Trop envahissants à mon goût. Eh oui, inconsciemment, j’avais peur que vous m’envahissiez ! Les enfants ne sont pas des anges. Ils sont d’un naturel désarmant qui peut déstabiliser, et faire mal. Eh oui, votre maman est hypersensible ! Et quand deux ou trois personnes différentes m’ont affirmé « je te vois vraiment être mère », je n’ai su si je devais m’en réjouir, parce que cela me donnait confiance, que c’était forcément un signe, ou en pleurer parce que vous n’étiez pas nés.

Que de contraintes aussi d’être parents. Quelles responsabilités ! En aurais-je été capable ? Je me suis si souvent interrogée à ce sujet. Que d’angoisses, d’inévitable stress susceptible d’accentuer, de réveiller mon stress déjà présent, post-traumatique. Et j’aurais tout donné pour ne pas vous refiler mes angoisses et mon stress. Je le sais, qu’il y aurait eu à gérer tout ça. Mais ne l’ai pas vécu. Une chance diront certain.e.s d’échapper à cette charge immense. Passer à côté de sa vie, diront d’autres, et manquer l’expérience la plus enrichissante qui soit, celle censée donner un sens à l’existence.

Ni l’un ni l’autre, pour ma part.

Je suis une femme entière et complète sans vous, c’est une certitude. Les enfants ne sont pas là pour pallier un soi-disant manque de féminité (un stéréotype – je vous aurais expliqué ce que c’est ! – bien ancré, surtout pour les filles), ni une soi-disant incomplétude ou immaturité. Ils sont un plus. Vous venez en plus, pas pour combler un vide. Oh, au début, ça n’a pas été si évident. Parce que la société nous inculque très tôt qu’une femme n’est vraiment femme que si elle est mère. Je me suis questionnée sur mon désir pour vous. Quelle est la proportion de biologique et de socialement construit ? Finalement, peu importe, je m’en fiche. Car dans le même temps, ce désir était là et est resté, envers et contre tout. Vous êtes tenaces ! 😉

Auriez-vous été une entrave à ma précieuse liberté ? Sans aucun doute, mais je suis persuadée que vous m’auriez apporté beaucoup. Et réciproquement. Ma vie a pourtant du sens sans vous ! Et j’entends que vous approuvez. Oui, je sais que vous êtes d’accord avec moi. Car c’est ainsi que vous l’auriez voulu. Il y a eu des moments où je me suis dit que c’était mieux de vivre sans votre présence au monde. C’était ainsi, mon destin et je m’y accommoderais. Après tout, il y a moyen. Tout le monde ne veut pas d’enfant. On peut être heureux sans.

Mais donc, le désir est toujours là. Et cela dit, vous élever seule, je ne pourrais pas. Trop lourd. Et question lourdeur, j’ai déjà donné. Vous approuvez.

N’est-ce pas égoïste de vous vouloir tellement, dans un monde qui se meurt ? Peut-être. De toute façon, il y a une part d’égoïsme en tout désir d’enfant. Puis, une nouvelle vie est toujours porteuse d’espoir. Et l’espoir est nécessaire à la vie.

Ensuite, il y a l’enfance maltraitée. Tant de gosses malheureux. Pire que malheureux, cassés, brisés, morts-vivants. Moi-même, je l’ai été. Comment ne pas reproduire ce schéma ? Bien sûr que ces peurs m’ont tiraillée et sont légitimes, mais franchement, à l’heure actuelle, elles sont nulles et non avenues, j’ai assez travaillé sur moi. Pourtant mes cerveaux limbique et reptilien, mon âme, mon corps, mon coeur sont encore empreints des traces de ces violences parentales. Rien n’est noir ou blanc. On ne contrôle pas tout. C’est ce qui m’a toujours fait peur. Comme si le lâcher prise contenait en lui-même le meilleur et le pire.

L’ensemble de ces peurs est-il la cause de votre absence ? Je n’ai aucune explication simpliste à fournir, il y a plusieurs facteurs. Ce qui est sûr, c’est que les multiples séquelles imprimées dans mon corps et mon psychisme sont des freins énormes, parce que démesurément lentes à éliminer et plus que probablement jouent un rôle important dans le fait que je n’ai pas d’enfants. Dans le fait que vous, mes enfants, mon fils ou ma fille, ou les deux, je ne vous ai pas portés, je ne vous ai pas senti bouger dans mon ventre, puis posés sur mon ventre…Etc.

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Le lien d’attachement. Je suis née dans un environnement insécurisé. J’étais insécurisée dès le départ. Ça reste.

En novembre, j’aurai 43 ans. A 29 ans, alors en couple, j’ai arrêté la pilule. S’en suit un an d’essais infructueux. Un an sans règles, en fait ! Premières désillusions. J’étais si déconnectée de mon corps ! J’ignorais à quel point. Comment dès lors être en lien avec vous ? Pourtant, j’avais l’impression de l’être. Mais j’avais aussi l’impression d’être en lien avec moi. Alors qu’une part de moi était morte. J’étais si anesthésiée ! Je le suis encore un peu. J’ai dû réapprendre à sentir. Tout ce qui touche aux sens est délicat pour moi. Je suis encore souvent sur le qui-vive, sur la défensive, sursautant au moindre bruit, au moindre geste inattendu, un peu trop proche, un peu trop brusque. Or la relation avec un enfant est tellement charnelle ! C’est aussi le cœur du sujet, là où se trouve le nœud. Vous allez comprendre.

Après cette année-là, en l’espace de quelques mois, j’ai vécu une séparation, un déménagement, mes règles qui reviennent d’un coup, les flashes d’inceste qui chamboulent ma vie à 360°, balaient tout sur leur passage, violente et nécessaire tornade aux conséquences implacables. Compteurs remis à zéro (je ne peux vous le cacher, je vous en aurais parlé, avec précautions, à hauteur d’enfant, je ne sais pas comment ni quand, mais je vous en aurais parlé. Mes parents à moi m’ont fait très mal, vous savez).

Bref, le début d’une autre vie. De MA vie. Vous n’étiez plus à l’ordre du jour. La priorité à mon enfant intérieur, qui, lui, venait de naître. Il n’y avait place que pour lui. Pour elle. La petite fille mal aimée, brisée, blessée. La prendre dans mes bras et la réparer. Treize années passées à la prendre dans mes bras et la réparer. C’est long. Tant de choses se sont déroulées, si vous saviez ! Apprendre à vivre, comme une enfant ! Petits pas et grandes victoires. Que de sommets gravis. Inouï. Oui, j’ai bel et bien accouché. De moi-même, ça c’est incontestable. Là encore, vous approuvez, vous applaudissez. Quelle formidable maman pour cette petite fille brisée, j’ai été.

Enceinte

Je suis émue d’écrire cela. Merci à vous, mes enfants, de m’en faire pleinement prendre conscience. C’est rassurant.

Parce que jalouse, je l’ai souvent été. C’est humain. Je sais que vous me comprenez.
Jalouse de toutes ces femmes devenues mères, que je connais ou non, et qu’on croise partout, dans la rue ou sur le net. Toutes ces photos Facebook de bonheur affiché. Car le visage d’un enfant ne trompe pas, il est vrai. Il envahit l’espace -virtuel ou réel – de toute sa présence. Il ou elle prend une place énorme. On ne peut y échapper. C’est une vraie souffrance pour moi, et parfois un réconfort.

Je vous aime, mes enfants.

Je vous aurais peut-être étouffés un peu…Je ne sais pas. Encore une crainte… Quel (futur) parent n’en a pas ? J’aurais essayé d’être une mère parfaite, de trouver l’équilibre et j’aurais échoué, bien sûr. Je vous aurais voulu libres et confiants dans l’avenir. Emplis de cette confiance que je n’ai pas eue. De cet amour et de cette estime pour vous-mêmes qu’on ne m’a pas transmis. Je vous idéalise…bien sûr. Vous auriez été peut-être, sans doute, si différents de mes attentes ! Je vous aurais aimés tels que vous êtes, je l’espère. Avec vos défauts, vos qualités, vos failles, vos faiblesses, vos forces. Humains. Fille ou garçon peu importe. Quel dommage de ne parler qu’au conditionnel passé. Vous méritez mieux, je trouve. Et moi aussi.

Je pourrais encore écrire… je vais m’arrêter là. Tant de choses à partager…Je vais avoir 43 ans et vous n’êtes pas nés. Mais vous êtes là, de toute façon, vous êtes là.

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Merci de cette connexion avec vous, impalpable, certes, mais bien réelle. La preuve par ces mots. Oh, je crois entendre que vous aussi vous me remerciez d’être moi…Suis-je capable de recevoir ce message-là ?

Je vous aime tendrement,

Maman.

PS : maman est un mot dont j’ai toujours l’impression qu’il ne s’applique pas à moi. Et bien maintenant, je m’autorise à l’utiliser. Pour vous.

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