Troisième roman – encore un extrait

Chapitre V

Trois mois et demi plus tard

Touchants, les adieux de ses collègues, elle en était émue. Reconnaissante. Partir proprement, c’est ce qu’elle voulait. Elle l’a fait. Depuis, elle passe son temps sur Facebook. Via son ordinateur portable. Au café. Décompresser. Se changer les idées pour ne plus penser. Parcourt le groupe « stress post-traumatique ». Un peu seulement, ça la fatigue vite. Overdose de cas comme le sien. Et pires.
Jasmine ex-flic, future chanteuse pro, s’intéresse encore à l’actu. D’ailleurs pas le choix, l’actu s’infiltre partout. En premier lieu sur Facebook. Le mouvement des «Gilets Jaunes» bat son plein. De loin, Jasmine soutient.

Et Thierry ? Il est là aussi, au café. Accoudé au bar, comme toujours. Et la regarde, comme toujours. Elle et lui ? En stand-by. Elle n’est pas prête à poursuivre l’aventure. Il attendra. Patient, le Thierry. Au point où il en est…qu’importe. Niveau boulot, pour lui, ça ne vole pas plus haut. Il a rué dans les brancards, donc. Espérait qu’on le vire. Espérait qu’ils le virent. L’ont pas fait. Manque de pot. Son expérience le perdra, il l’avait dit, il le savait (espérait se tromper). Alors on tolère ses envolées. Et on recadre. Gentiment, on recadre. On n’a rien entendu. On veut bien oublier ce qu’il a dit. Hein Thierry ? Prends un cigare, des cubains haut-de-gamme, tu m’en diras des nouvelles. Fume-le tranquille, prends plaisir, Thierry, dans la vie, y a que ça. Pas vraiment au placard, le Thierry, la porte demeure légèrement entrebâillée. Juste ce qu’il lui faut pour encore respirer. Trop aimable. On te baise qu’à moitié, tu vois. Estime-toi heureux. La prochaine fois, il enfile son gilet jaune.

Jasmine est sur Facebook. Elle pourrait faire du yoga. Bon pour déstresser. Non, elle est sur Facebook. Ne va même plus au stand de tir. Finalement, a-t-elle eu raison de démissionner ? Parfois elle se le demande. Mène à quoi ? Rime à rien. Ça fait à peine quinze jours, il faut te laisser le temps, dit Thierry. En fait, par moments, surfer sur Facebook lui ôte cette agitation fébrile qui l’assaille depuis son départ. Le réseau social canalise cette énergie que naguère encore elle mettait au service de son job. Le réseau social remplit le vide.

Le V.I.D.E.

Jasmine pensait que démissionner allait la libérer pour de bon. Tu parles ! Naïveté. Elle pensait qu’elle allait enfin pouvoir se consacrer pleinement à ce qui la faisait vibrer. Chanter. Chanter pendant des heures, en profiter. Suivre des cours pour se perfectionner. Composer. Elle sait que sa voix fatigue vite, mais quand-même. Faire des vocalises pour s’entraîner. Et non. Rien.

LE VIDE.

Contrecoup, affirme Thierry, suivi par Didier. Repose-toi d’abord, reprend des forces.
Mais LE VIDE revient, et cette fois-ci puissance dix, car le tourbillon de la vie ne l’aspire plus. Enkystée, enfermée, plombée. Elle voudrait tout casser déstructurer dissoudre et tout réinventer. Elle en a le temps et l’espace. Et non…Rien. L’influence de la société ne se dissout pas d’un claquement de doigt. Elle en est imprégnée, Jasmine, qu’elle le veuille ou non. Suffit pas de décréter « je change de vie » pour effectivement le faire, le concrétiser, l’acter. Suffit pas de démissionner. Et pourtant, l’acte eut lieu, bel et bien posé dans la matière. Une lettre, une discussion, un au revoir aux collègues et basta. Voilà. Next ? Contrecoup, affirme Thierry, suivi par Didier. Repose-toi d’abord, reprend des forces.

Trois mois et demi plus tard (acte II)

Jasmine est sur Facebook. Elle pourrait faire du yoga. Bon pour déstresser. Non, elle est sur Facebook. Ne va même plus au stand de tir. Finalement, a-t-elle eu raison de démissionner ? Parfois elle se le demande. Mène à quoi ? Rime à rien. Ça fait quatre mois maintenant, dit Thierry. Silence gêné. En fait, par moments, surfer sur Facebook lui ôte cette agitation fébrile qui l’assaille depuis son départ. Le réseau social canalise cette énergie que naguère encore elle mettait au service de son job. Le réseau social remplit le vide. Et Les Gilets Jaunes se font tabasser par les flics. Elle ne sent plus rien.

Le V.I.D.E.

Jasmine pensait que démissionner allait la libérer pour de bon. Tu parles ! Naïveté. Elle pensait qu’elle allait enfin pouvoir se consacrer pleinement à ce qui la faisait vibrer. Chanter. Chanter pendant des heures, en profiter. Suivre des cours pour se perfectionner. Composer. Elle sait que sa voix fatigue vite, mais quand-même. Faire des vocalises pour s’entraîner. Et non. Rien.

LE VIDE.

Elle pourrait ouvrir un business. Un business en ligne, c’est à la mode. Des tas le font. A en croire Facebook. Elle s’est abonnée à des webinaires. Sorte de séminaires de développement personnel en ligne. Une nana et un mec, super sympas, donnent plein de conseils pour s’en sortir à tous les niveaux. Peggy et Jeff, qu’ils s’appellent. Eux-mêmes s’en sont sortis, évidemment. Ils ont quitté cette vie pourrie de salariés stressés pour se mettre à leur compte et donner des cours de yoga. Et des webinaires. Ils en vivent.

La chance.

Peut-être que si Jasmine renoue avec son enfant intérieur, cherche sa «femme sauvage», commence la méditation, répète des mantras positifs cinq fois par jour, se réconcilie avec son passé, fait la paix en elle, peut-être alors qu’elle aura l’énergie pour…Pour ? Pour quoi au juste ? Ah oui, il faudrait plutôt qu’elle trouve sa « mission de vie ». Important. Ils l’ont dit dans un webinaire en ligne. On a tous un rôle à jouer sur terre, faut qu’elle trouve le sien. Elle pensait l’avoir trouvé, c’était flic. Problème, elle ne l’est plus. Le Fouquet’s vient de brûler, l’image circule sur Facebook, partagée, repartagée, mille fois commentée. Pourquoi l’énergie folle qu’elle mettait dans son taf a-t-elle disparu ? Pourquoi du coup ne trouve-t-elle-même plus l’énergie pour ce qui la maintenait en vie, la danse et le chant ? Jasmine a une explication, c’est mathématique : l’énergie entraîne l’énergie qui entraîne l’énergie qui entraîne l’énergie, jusqu’à plus soif. Pourtant, dans bien des cas, ce n’est pas ça, le boulot te crève, le soir tu es vidée plus une once de cette fameuse flamme de vie. Chez moi c’est le contraire, décrète-t-elle a posteriori. Auto-analyse de base, pas besoin d’aller chez un psy. Maintenant, je suis plombée, enkystée, le corps lourd. Elle constate. Car le cerveau est toujours vivace, gigote et s’agite dans son bocal. Même à bout, il bout encore. Forcément, elle a le temps. Ce précieux temps que le monde entier pourrait lui envier. Jasmine songe à rejoindre les rangs des courageux Gilets Jaunes.

Trois mois et demi plus tard (acte III)

Jasmine est sur Facebook. Elle pourrait faire du yoga. Bon pour déstresser. Non, elle est sur Facebook. Ne va même plus au stand de tir. Finalement, a-t-elle eu raison de démissionner ? Parfois elle se le demande. Mène à quoi ? Rime à rien. Ça fait déjà huit mois, ‘passe vite bordel, dit Thierry qui tire une bouffée. Faut pas déconner, Jasmine. En fait, par moments, surfer sur Facebook lui ôte cette agitation fébrile qui l’assaille depuis son départ. Le réseau social canalise cette énergie que naguère encore elle mettait au service de son job. Le réseau social remplit le vide.

Le V.I.D.E.

Jasmine pensait que démissionner allait la libérer pour de bon. Tu parles ! Naïveté. Elle pensait qu’elle allait enfin pouvoir se consacrer pleinement à ce qui la faisait vibrer. Chanter. Chanter pendant des heures, en profiter. Suivre des cours pour se perfectionner. Composer. Elle sait que sa voix fatigue vite, mais quand-même. Faire des vocalises pour s’entraîner. Et non. Rien.

LE VIDE.

C’est pourquoi elle a pris le large durant quelques jours. Voir la mer. Respirer. Oui parce que sinon, à quoi bon ? Si elle n’en profite pas pour respirer la mer à pleins poumons, à quoi bon ? C’est ce qu’elle est venue faire là, Jasmine. Réapprendre à sentir. Elle croyait qu’elle ne s’était pas blindée, mais si. Elle s’était tout à fait anesthésiée chez les flics. Elle croyait bêtement que les émotions reviendraient, que les sens se réveilleraient dès le lendemain de sa démission. Naïveté. Pas comme ça que ça marche. Alors, il y a eu le vide ad hoc. Et Facebook.

Le baume.

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©  Alexandra Coenraets – 2019

Illustration: © Garance Doré