Dire la honte pour s’en dégager

C’est mon parcours.

« Pour m’empêcher d’avoir honte, je dois vaincre contre tout ce qui est injuste, tout ce qui est cruel au monde, tout ce dont j’ai horreur », écrit P.Dejon. C’est ce combat permanent qui le conduit à écrire son histoire, à témoigner de la violence subie, à parler de la honte pour en éradiquer le mal. (…) L’écriture est au contraire un moyen de témoigner des humiliations subies, de transformer l’expérience douloureuse de la honte en la rendant communicable, en lui donnant un sens. A la fin de son livre, David Bisson écrit: « j’ai pu exprimer la colère, la tristesse, et mettre cette souffrance au dehors…Ce livre a été une sorte de libération…peut-être s’agit-il d’une sorte de rencontre avec la lâcheté, la honte des uns et des autres…écrire, parler est une façon de trouver la vérité, la mienne ». (…) L’écriture consiste à trouver les mots justes pour dire l’innommable, aller à la rencontre de la honte pour trouver la vérité. (…) Selon Annie Ernaux, le fait d’écrire ne libère pas plus qu’il emprisonne: « c’est le sentiment d’avoir fait quelque chose d’absolument nécessaire, d’avoir accompli un devoir, de faire passer des choses pour que d’autres se posent des questions. » (…) Genet parle de « réussir sa légende », c’est-à-dire de restaurer son identité et de magnifier sa vie future. Les mots permettent cette transformation du sujet. Ils cisèlent une autre image de soi et des autres. Ils permettent d’exprimer et de donner à voir ce qui était caché, ce qui était enfoui. (…) Restauration, réconciliation, réhabilitation de soi-même, tels sont les trois aspects du travail d’Annie Ernaux et de Jean Genet pour passer de la honte originaire à la satisfaction orgueilleuse de pouvoir raconter sa vie, de sortir du silence honteux afin de proclamer devant le monde les humiliations subies. Ce caractère « public » est une enjeu essentiel. Il s’agit de témoigner, à la face du monde, de son histoire afin d’une part de restaurer son image et d’autre part de dénoncer les différentes violences humiliantes auxquelles on a été confronté. »

de Gaulejac, Vincent, dans « Les Sources de la honte », éd. du Seuil.

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© Alexandra Coenraets

 

 

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Livre à lire: Les sources de la honte

Dans la honte, il y a aussi la honte d’avoir honte…Pernicieuse, cette salope. Vincent de Gaulejac, sociologue, a écrit un essai sur la honte, que je vous suggère et dont je termine la lecture. Il propose une grille psycho-sociale de la honte des plus intéressantes. Le livre est dense, beaucoup de choses sont abordées.

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© Alexandra Coenraets

Ici un extrait:

Si les parents n’éprouvent pas de honte par rapport à des actions qu’ils ont perpétrées et qui sont stigmatisées par la communauté des nations, alors l’enfant doit choisir. Soit il absout ses parents et se met lui-même en dehors de la communauté des hommes; soit il rompt avec ses parents et se coupe de ses racines familiales, de son sang, de son héritage. (…) Cette honte [que ressent l’enfant] est la conséquence de l’incapacité des parents à assumer leur propre honte. L’adulte qui devrait avoir honte et ne semble pas l’éprouver pose un problème insoluble à son enfant. (…) Dans tous les cas, il est déchiré. Cet exemple permet de mieux saisir le paradoxe du sentiment: la honte isole pour mieux préserver un lien humain fondamental. C’est le sentiment de honte qui amène la plupart des enfants à condamner des parents fautifs. La honte est ce qui conduit en effet à rompre une solidarité avec ses géniteurs, au nom de normes et de valeurs qui sont au fondement du lien social: le renoncement à la violence et le respect du droit. (…) Lorsque le comportement est abject et que la honte ne vient pas en quelque sorte réparer et annuler la conduite du parent coupable, l’enfant hérite des contradictions parentales comme s’il devait en assumer à son tour les conséquences. Sa culpabilité n’est pas de même nature que celle du parent fautif. Celui-ci est directement responsable de ses actes. (…) C’est parce que le parent n’a pas assumé sa faute que l’enfant se ressent coupable. En droit, il ne l’est pas; en fait non plus et pourtant il se ressent comme tel. Ce n’est pas seulement de culpabilité qu’il souffre, mais de la honte d’être l’enfant d’un adulte coupable qui ne se reconnaît pas comme tel et qui refuse de s’amender. C’est parce que l’adulte n’a pas eu honte et n’a pas su, ou pas voulu, réparer sa faute que l’enfant a honte, jusqu’à se sentir lui-même coupable de la faute de son père ou de sa mère.

Les Sources de la honte, de Gaulejac, V., p.244

http://www.seuil.com/ouvrage/les-sources-de-la-honte-vincent-de-gaulejac/9782757850237

 

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© Alexandra Coenraets