My Body is Mine

SUJET (et photo) DU JOUR: le rapport au corps quand on a été victime d’inceste.

BIG SUJET.

J’ai déjà écrit des trucs et des trucs sur ce blog (https://quandilnaitdusens.wordpress.com/le-corps-serie-de-textes/) et ailleurs. Je me contenterai donc de résumer la question par ces réflexions en vrac, qui je l’espère aideront qui en a besoin: mon corps a été traité en objet, il a fait l’objet d’une violation, un viol de son intimité, de mon intimité d’enfant, l’humiliation l’a imprégné, m’a imprégnée très tôt.  Ce sentiment s’ancre dans le corps, il finit par en faire partie. C’était insupportable à vivre, j’ai tout refoulé pour survivre. Le corps s’anesthésie, sidération, ne plus rien sentir, plus de problème si je ne sens plus l’humiliation. C’est un leurre, évidemment. On ne vit alors qu’une demi-vie. Une coquille vide, ne reste qu’une morte-vivante coupée de l’essentiel de soi: son corps, ses émotions, ses sensations. On somatise. Les angoisses, fortes, très fortes rappellent le traumatisme et on ne le sait pas. Je ne me souvenais plus de rien. Un jour, les flashes, le traumatisme se réveille et l’humiliation avec. Elle redevient consciente, se manifeste 24h/24 ou presque, au quotidien. Se défaire de cela est tout un travail.

le corps 2018
Photo: Alexandra Coenraets par Alexandra Coenraets

 

S’aimer, restaurer une image de soi positive, prendre soin de ce corps endolori, abîmé dans ses entrailles, s’apporter de la douceur, de la bienveillance, par différents moyens: une douche chaude, un massage, un automassage, écouter de la musique, du sport, le contact avec la nature, un concert, écrire, etc. En fait, tout ce qui éveille des sensations de bien-être dans le corps. Accepter ses imperfections, sa vulnérabilité. Se faire accompagner dans ces réparations, cette (re)construction corporelle est très important MAIS à prendre avec des pincettes, c’est fragile, car les thérapeutes corporels peuvent ne pas être bien/assez formés: il suffit d’un geste de trop, d’une parole maladroite, infantilisante, d’une limite franchie (la question des frontières est fondamentale puisqu’elles ont été violées), d’un mot inadéquat, d’une parole ressentie comme jugeante, méprisante pour que l’humiliation, le traumatisme se réveille, et la confiance se brise. Que dire alors d’un partenaire sexuel. Qui fait parfois pire que bien, appuie là où ça fait mal, enfonce la personne plutôt que de l’aider, la soutenir. C’est assumer tout cela. A tout cela, j’ai été confrontée. Accepter de revivre cette humiliation pas à pas pour la guérir, je le pense. L’accepter, mais pas à n’importe quel prix. Des protections à mettre, indispensables. Assumer pour moi, d’avoir fait le choix de m’exposer, à mes risques et périls, toujours sur un fil – à se demander sans cesse, est-ce trop ou trop peu ? – et pourtant sans guère avoir plus rien à perdre, suivre son intuition et voir danser cette flamme restée vivante, apprendre à la faire circuler en soi. Assumer enfin, et c’est mon cas, d’avoir fait le choix conscient de rester sans partenaire pendant plusieurs années, seule solution, la moins pire, la plus protectrice pour prendre soin et guérir cette immense destruction de soi, de son être le plus profond. Avancer pas à pas. Se créer des limites que plus personne ne pourra franchir. Se réapproprier son désir et son plaisir plutôt que d’être l’objet du désir d’autrui. Mettre de la légèreté dans la lourdeur. Assumer le regard des autres, assumer que la blessure ne se voit pas à l’oeil nu, alors qu’elle est palpable tout le temps, je la sens au plus profond de moi non stop. Il faut beaucoup de force (ne parlons plus de courrage, svp).

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A propos de partage

Lundi 28 mai 2018, 17h. Je m’apprête à partir comme prévu pour mon rendez-vous d’1h30 avec une classe d’étudiant.e.s: échange et partage autour des violences sexuelles intrafamiliales en partant de mon vécu et lecture d’un extrait de mon livre. A vrai dire, je n’avais plus envie d’y aller, je ressentais de la lourdeur, comme ça m’est arrivé d’autres fois également. Un peu d’appréhension aussi. Même si j’ai l’habitude, c’est toujours un effort. Souvent, je me dis que je n’ai plus envie d’en parler, que je ne vais plus m’exposer comme ça. Et puis…là, au moment de choisir l’extrait de mon livre, l’envie de partage revient, la fierté prend le pas sur la honte ou la peur du regard des autres. J’ai beau finir par être rôdée à l’exercice, je ne m’y habitue pas, parce que c’est reparler d’une douleur. Pour la purger et s’en libérer. Normalement ça aide à désenkyster. C’est comme aller arracher le mal à la racine, il faut creuser loin, loin, loin. Donc ça fait mal et puis ça soulage. Ici, je vais là où j’ai étudié, mais pas comme étudiante, cette fois-ci. La boucle est bouclée. On verra comment ça se passe…

compte rendu express en vidéo

Eh bien hier, durant ma rencontre avec des étudiant.e.s en médiation et futur.e.s enseignant.e.s, personne ne m’a dit que j’avais du courage, et ça m’a fait un bien fou. Juste eu l’impression d’être quelqu’un d’absolument normal malgré le sujet dont je parlais…Qui en fait est tellement banal et c’est sur cela que j’ai insisté entre autres et cela qui est ressorti des échanges, entre autres. Paradoxe qui s’explique assez bien: l’inceste est tellement banal que la société n’est pas prête à l’inscrire noir sur blanc dans le code pénal, à en reconnaître l’ampleur et la gravité. Tellement banal que tabou. Ben oui. CQFD.

piscine

 

Quand l’énergie est là…

Il y a des jours où l’énergie est présente, facile, à portée de main, sans que tu saches vraiment pourquoi (ou bien est-ce le soleil ?). J’adore ces moments-là. Des plombes que je n’avais pas été courir. Ce matin, réveillée naturellement peu avant 6h30, lumière vive, il va faire beau, « tiens j’irais bien courir », ça semble couler de source, le corps se met en mouvement sans efforts. Hop levée, vite habillée, en tenue de combat, bien boire avant, ça y est, sortie.

De l’air.

Un bonheur de déambuler à son aise (mon rythme est lent, petites foulées, enjambées moyennes) dans un parc désert, sentir ses pieds s’enfoncer au sol, le soleil chauffer le visage et la douce fraîcheur de la matinée qui s’éveille. Passer aux abords des parterres de jonquilles et humer leur odeur fleurie. Retour à l’appart: 9h. Les deux photos sont prises après 11h. Je cours sans portable, of course.

Ceci compense les jours où les réveils sont plombés par ce poids qui m’encombre le thorax et rend certaines choses du quotidien aussi difficiles que de gravir une montagne un sac-à-dos de 15 kgs sur les épaules. L’énergie est lourde à porter, j’en tiens compte, tente de l’accepter, adapte mon rythme. Et c’est pourquoi me sont toujours insupportables les conseils de bonnes âmes qui se croient bienveillantes et font pire que bien à vous dire « fais ci, fais ça », alors que, eh bien non, ça ne marche pas de cette façon, je ne suis pas un automate, quand l’énergie s’est barrée, rien n’est aussi simple. Je m’écoute et quand l’énergie revient (ça s’en va et ça revient, chantait l’autre), j’en profite, je la dépense et ce faisant, je capitalise du bonheur. J’ignore si c’est clair, mais je me comprends. Bon dimanche…

 

Légitimité

Les mots du jour: je me souviendrai toute ma vie de ce moment…Ce moment où devant les 400 personnes présentes au colloque du 6 mars, Regards croisés, violences pluri’elles, femmes et enfants, j’ai dit que je me réjouissais – et me suis réjouie en le disant, dans une émotion non feinte – de la mort de mon géniteur, après avoir parlé de la prescription et de ce que ça impliquait pour les victimes d’inceste. Est-ce que ça valait le procès qu’il n’y aura jamais, je ne sais pas, je ne crois pas, je ne le saurai jamais. Le cadre est différent, la symbolique aussi, l’agresseur – l’accusé – n’était pas là et n’est plus là. Mais il y avait cette assemblée, parmi laquelle la justice et le politique étaient représentés…il y avait cette assemblée qui m’écoutait religieusement avant, après et au moment où j’ai dit ça. Et c’est quelque chose de très particulier comme sentiment, ce que j’ai ressenti. Presqu’irréel, magique.

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Il y avait une légitimité à être là et à dire ça. Je n’avais aucune preuve matérielle, mais ma parole était une preuve et j’en avais la certitude. Il y a des ces forces qui viennent du plus profond de nous-mêmes, de ces énergies qui nous transcendent tellement qu’on ne peut les remettre en question, notre mental ne peut rien contre leur puissance. Si bien qu’après on se demande, « mais comment j’ai fait pour dire tout ça comme ça ? ». La confiance était là…Inébranlable. C’est un fait. L’inceste est un crime si odieux que toutes les responsabilités sont inversées. Lorsque je brise le tabou, c’est moi qui ai l’impression de commettre un crime…Bien souvent, j’ai ressenti cela, que le « monstre », c’était moi. Juste parce que j’en parlais, que j’accusais…sans « preuves ». Juste parce que je refusais de faire comme s’il ne s’était rien passé. « Juste » parce que j’ai tout le temps la sensation que je dérange… Insupportable comme sensation, en fait. Je ne veux plus ressentir cela.

Colloque « Regards croisés: violences pluri’elles. Femmes et enfants », j’y étais

Ce mardi 6 mars, je suis intervenue lors d’un colloque sur les violences que subissent femmes et enfants. Je faisais partie du panel « Filles et Garçons victimes de violences dans leur enfance ».

 

J’ai évoqué mon parcours, et plus particulièrement l’amnésie post-traumatique, la dissociation, le rapport aux institutions, porter plainte malgré le délai de prescription, l’accompagnement des victimes, les séquelles, l’imprescriptibilité, l’écriture de mon livre.

Ce fut intense.

Quand je suis sortie de la salle où se tenait le colloque, un magnifique soleil de fin de journée illuminait le lac de Louvain-la-Neuve, ville universitaire située dans le Brabant Wallon, au sud de Bruxelles. Je suis restée devant ma voiture un instant, à écrire ce message sur Facebook, puis j’ai fait le tour du lac en respirant à pleins poumons. L’atmophère était joyeuse, légère, printanière. Je me sentais puissante, confiante, heureuse d’avoir pu dire ce que je souhaitais dire, heureuse d’avoir pu vivre cette journée et du partage avec d’autres intervenant.e.s.

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Voici le texte de mon post ci-dessus:

Magnifique soleil pour quitter Louvain-la-neuve…On m’a dit plusieurs fois Merci et Bravo, que c’était fort, que j’ai super bien fait ça. Tant mieux. Suis contente. S’exprimer libère encore. J’ai appris quelque chose au premier substitut du procureur du roi qui était là: la notion d’imprescriptibilité, à laquelle il n’avait pas réfléchi…J’ai dit: ça mérite qu’on y réfléchisse. Y a du boulot…mais les gouttes d’eau…Il me dit «vous êtes la résilience incarnée». Ok, ça fait plaisir, même si vous savez qu’au jour le jour, ça reste dur. Je l’ai dit, d’ailleurs. Pas de livre vendu, bon, toujours dommage. Je suis aussi auteure. D’autres interventions étaient fortes également. Quoi qu’il en soit mission accomplie. C’était une belle journée, intense, riche, forte. Il y avait du public. Il y a eu des petites pauses, les enfants du coin, de la musique live, une rappeuse béninoise et deux musiciennes belges. Et le soleil, là, en sortant, comme un ultime message d’espoir pour conclure.

 

2018-03-08

Sur la fameuse séquence « on peut jouir lors d’un viol »

Cette séquence vidéo a fait grand bruit (et avec raison) la semaine dernière:

http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/brigitte-lahaie-indigne-caroline-de-haas-en-declarant-qu-on-peut-jouir-lors-d-un-viol-1022005.html

Oui, on peut jouir lors d’un viol…Mais ce n’est qu’une jouissance mécanique, il est essentiel de ne pas confondre ! C’est là le danger, car des femmes peuvent se culpabiliser d’avoir joui et c’est toute leur vie sexuelle qui est foutue après ça ! De même qu’un enfant abusé peut ressentir un plaisir mécanique, parce que le corps est fait comme il est, et on ne va pas dire pour autant qu’il a consenti aux violences dont il est victime, n’est-ce pas ? Ce « faux plaisir » est tellement destructeur pour la suite, et je sais de quoi je parle. Il faut donc bien erradiquer les violences sexuelles pour donner toute la place au désir des femmes.

Pour une explication plus complète des séquelles du viol en général, dont le phénonème tout aussi destructeur de l’intériorisation du plaisir de l’agresseur par la victime, voir cet article: http://www.huffingtonpost.fr/2018/01/11/brigitte-lahaie-et-catherine-millet-sur-le-viol-ce-que-la-science-leur-repond_a_23330796/

Bon anniversaire…

Bon anniversaire, mon blog…Un peu en avance, c’est sûr. Le 28 de ce mois, tu auras cinq ans, déjà. Les paroles s’envolent et les écrits restent, dit-on, et c’est heureux.

En alternance avec des moments de joie et de grande fierté, j’eus aussi, souvent, honte de toi. T’assumer n’était pas simple. Il y avait de quoi, tu n’étais pas politiquement correct. Souvent, j’ai pensé que tu dérangeais (tu as dérangé, d’ailleurs, je le sais) l’ordre des choses bien agencées. Tu dérangeais les gens bien sous tous rapports (en apparence), parce que tu les dénonçais justement, ces apparences. Bref, on se comprend.

Ma plume est-elle aussi alerte qu’à tes débuts ? Elle n’est pas toujours égale, certes, mais je fais de mon mieux. Qu’en penses-tu, mon blog ? Malgré mes craintes, j’ai réussi à t’alimenter, tu vois. J’espère alors que, de ton côté, tu es fier de moi. J’aime à penser, en tout cas, que tu n’as pas à rougir de mes contributions. N’est-ce pas ? 

annif blog