Le corps II

corps souffrantLe mien, cette fois.

Hier encore, mon corps, si résigné.

Humilié.
Jusqu’à l’invraisemblable.
Jusqu’à l’insupportable.

Fatigué, à force de crier, et jamais complètement libéré.

D’une étape à l’autre, mon cœur a voyagé de lassitudes en colères. A combattu, s’est débattu, combien de fois l’ai-je senti abattu ??

D’une étape à l’autre, mon corps a voyagé de lassitudes en colères. A combattu, s’est débattu, combien de fois l’ai-je senti abattu ??

D’une étape à l’autre, j’ai tellement expulsé.

Je l’ai apprivoisé, mon corps, j’ai appris à le connaître, je lui ai montré la douceur, il m’a donné sa chaleur, et la joie de sentir ses contours. Oserais-je dire que j’ai appris à l’aimer ? J’ai pour lui le plus grand des respects, mais certains jours encore, il me fait honte, comme enduit d’une couche de saleté.

Je tente de l’habiter au mieux de mes possibilités. Il m’échappe encore, parfois. Je m’échappe encore, parfois.

Si souvent, un cri, qu’il soit clair ou sourd est sorti de mon corps, un cri, des cris, rentrés, étouffés, ou puissants et forts. Dans le secret d’un cabinet psy, abritée sous les arbres en forêt, protégée par le cocon d’une voiture, dans l’ivresse des grands espaces, face à la mer et au vent du nord.

cri 2J’ai crié, dans le souhait et l’espoir d’être apaisée.

J’ai senti maintes fois les effluves de liberté me caresser la peau.

J’ai crié dans la solitude ou accompagnée.

J’ai crié de rage et d’injustice. J’ai crié d’impuissance et de dégoût.

J’ai crié jusqu’à fatiguer. J’ai crié jusqu’à l’épuisement.

J’ai crié jusqu’à faire naître et s’épanouir la femme en moi.

Crier encore ?

Mon corps.

Chaque jour, j’ai déployé et déploie encore une énergie surhumaine à le réparer.

Le temps est passé et mon corps s’est amplifié, a posé ses limites, circonscrit un périmètre qui tient à l’écart ceux qui l’approchent de trop près.

Par nécessité.

Parce qu’il me le demandait.

Parce qu’il en avait besoin.

Mon corps garde ses distances, à moins qu’il ne choisisse de s’approcher. On ne peut plus lui parler comme avant. On ne peut plus l’aborder comme avant. C’est comme ça.

Mon corps des années durant, anesthésié, ensuite perméable à tout, sans protections aucunes, a gagné en puissance.

Il a progressé jour après jour pour enfin prendre sa place dans l’espace.   J’ai pris ma place de femme dans l’espace.

Mon corps a besoin de souffler. De s’autoriser à vivre pleinement cette place. Il a conquis sa liberté. Veut la savourer. Ne pas la perdre.

Mon corps a besoin d’avoir confiance. Encore.

Aujourd’hui, il me souffle de souffler au dehors la tristesse qui encombre mes poumons.

Aujourd’hui, c’est ma gorge qui s’ouvre, se dénoue et se déploie de plus en plus, c’est ma bouche qui se décrispe peu à peu, veut cesser de retenir l’excédent d’émotions.

La tristesse. Celle de se dire que personne ne pourra jamais effacer. Réparer complètement. Que personne d’autre que moi ne pourra vraiment comprendre et apaiser la petite fille blessée.

Je le sais.

C’est douloureux. Et rassurant. Je serai toujours là pour elle.

Aujourd’hui, mon corps a besoin de pureté. De nager à perdre haleine dans un océan de pureté. Il m’indique de respirer l’émotion qui le traverse, quelle qu’elle soit et de me féliciter encore. Encore et encore.

joiefemme

Mon corps est dans la colère, pourtant, encore, de ce qu’on lui a fait. De se sentir parfois si vite agressé. Encore. Sur la défensive.

Mon corps encore souvent se referme, se replie en foetus.

Mais il n’est pas mort, il vibre, vivant. Mon corps et ses désirs me crient de continuer à exister.

A suivre.

NB: j’ai écrit cet article au son de cette reprise de Get lucky, des Daft Punk.

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Ecriture. Instant T.

18 janvier 2014. 13h.

Mes doigts trépignent, mes doigts s’échauffent.

Mes doigts se lancent à l’assaut d’un texte dont ils ne connaissent pas la teneur, et encore moins l’issue.

Mes doigts font bruyamment crépiter les touches du clavier, gicler des mots sur l’écran, mes doigts envoient des lettres se figer les unes après les autres sur la page blanche virtuelle, qu’ensuite elles malaxent et triturent pour lui donner vie, qu’elles couvrent et découvrent pour lui donner forme.

Et force.

Puis sens.

De leurs extrémités en action, mes doigts tentent de faire jaillir l’émotion.

Mes doigts s’énervent, se contractent, s’agitent de plus belle et, furieux, déversent en Times New Roman 12, leurs flots de colère, prisonniers qu’ils sont de la peur de mal faire. Déplaire. De ne pas en faire. Assez. Bientôt j’oublie de respirer, remarque l’erreur, la rectifie, et j’expire, j’expire, j’expire encore.

Je laisse. La vague. De colère. Passer.

Je m’arrête. Parce qu’un air sort de ma radio et me capte aussitôt, parvient à mes oreilles, oui j’entends à présent cet air que j’adore, de Sanson, Véronique, et dont je ne connais pas le nom. Un nom de nulle part, probablement.  Un instant plus tard, la voix qui comble de son talent le vide entre deux chansons, m’apprendra que c’est « Bernard’s song », le titre que religieusement j’écoute, les doigts immobiles, cernés de notes de musique auxquelles ils ne peuvent résister. Envoûtant.

Revigorés, mes doigts à nouveau tentent que la fusion tête-cœur-doigts-écran ait lieu, et renvoie au lecteur une parcelle du plaisir qu’il y a d’écrire lorsque la magie opère. Un accouchement. Dans la douleur aussi. Et la douceur, aussi, de contempler ces caractères qui s’alignent un à un, comme une banderole qu’on déroulerait d’un geste naturel. L’écran prend vie et s’anime de voir qu’en son sein, s’entame une danse fluide qui m’enveloppe d’un voile apaisant, et les phrases que j’ai fait naître me laissent habiter leur bulle ouatée.

Mes doigts s’enivrent de ces mots qui s’écrivent en temps réel, et me propulsent d’un coup au cœur d’un univers bleu nuit obscur, et pourtant si pur, où je me plais à flotter, délicieusement légère, prise en apesanteur, et volontairement passagère, d’un convoi qui m’entraîne, sous la mer.

En eau profonde. Dans un endroit où le trouble s’insinue et m’invite à dévoiler quelques recoins inexplorés de mon être. Là, j’explore une terre apparemment vierge de présence humaine, une terre qui renferme pourtant la vie, qu’elle enferme encore. Trop. Et quand, sous mes pieds, la terre se fissure et que, de la brèche ainsi créée, jaillissent d’autres émotions, d’autres sensations, au vu d’être apprivoisées, il reste, malgré moi, dans l’ombre, une hésitation.

Mes doigts continuent de frapper, eux, sans hésiter. Du haut-parleur, s’échappe maintenant la voix rude et rauque d’Arno, aux accents bruts de décoffrage, ancrés dans la terre de Flandre, vaguement teintés d’embruns ostendais, et je découvre qu’il a repris Julio Iglesias, dont la voix latine serait davantage haut perchée dans les nuages. J’entends qu’ils sont deux, maintenant, à nous chanter, nous, « les femmes », de leur point de vue d’homme, ce « pauvre diable », paraît-il, dont ils content désarrois et autres errements de l’amour, chacun dans leur inimitable style.

 Et je souris.

Le goût des mots

7765444065_le-gout-des-mots-de-francoise-heritierPour qui a, comme moi, le goût des mots, le dernier livre de Françoise Héritier, intitulé sans équivoque « le goût des mots » (Ed. Odile Jacob), est un vrai régal, un délice, de quoi combler pour un moment les papilles affamées, jusqu’aux plus exigeantes. Car les mots ont un goût, vous ne le saviez pas ? Vous vous en doutiez peut-être. Vous étiez au courant ? Mmmm, quoi qu’il en soit, je devine votre appétit, je vous sens volontiers les sens en éveil. Vous serez donc étonnés ou non, de lire que chacun de ces messieurs-dames dont l’appellation générique commence par un « m », possède sa propre saveur, et même d’ailleurs que celle-ci se décline au pluriel. Françoise Héritier nous offre sur un plateau quelques-unes de ces verrines multicolores, délicates et subtiles, à déguster confortablement installés sur un canapé. A dé-gu-ster, interdiction de les enfourner d’une traite.

Il y a plus encore : figurez-vous qu’on y découvre des amazones conquérantes déguisées à leurs heures en fragiles demoiselles, oui, je parle évidemment des lettres, puisqu’elles aussi, cachotières, ne sont pas en reste. Elles, l’un des maillons qui forment l’essence du langage et dont tout dépend. Françoise Héritier explore en détail leurs particularités et autres traits de caractère.

Lisez plutôt, et ressentez, respirez les voyelles, humez sans vous priver un peu de leur humeur :

« A est plein de noirceur, de rancune et de bile. E est clair, limpide, innocent. I est colérique, infatué, parfois pervers. U est tranquille, serein, bucolique. O est étonné, naïf, généreux.« 

Françoise a le don de multiplier les registres, d’où il ressort que, sous sa plume, chaque lettre et chaque mot dont elle déploie les ailes, semble atteindre un état de grâce qui m’emporte, m’imprègne et dans lequel doucement je baigne, m’y laissant flotter sans bouder mon plaisir.

Lisez encore, et laissez venir à vos oreilles chaque note de la partition qu’habilement joue notre langage :

« A est grave et sombre comme le son d’une cloche d’airain, E a le son limpide et fluide de la harpe, I a le son aigu des pipeaux et crécelles, O a le son plein et vibrant des cordes, violon, alto, violoncelle, U a le déroulé ondoyant du piano, tandis que le son du trombone est d’un jaune éclatant et que le clairet du hautbois et de la clarinette convient parfaitement au Y.« 

Ce n’est là qu’un fragment de l’exercice ludique et joyeux auquel s’est livré l’auteure, et je me réjouis déjà du prochain extrait dont je vous ferai part.

Je m’arrête car, sur le clavier, mes doigts sont véloces, j’apaise leur énergie, ils en ont pour leur argent, mais dans mes pieds, les fourmis se comptent par milliers, et m’indiquent leur envie de voir mes gambettes s’activer.